La symbolique de la peau et du toucher, par Sylvie Cady pour la Revue Sexualités Humaines

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Ce travail original est la synthèse d’un groupe de parole en psychosomatique relationnelle, ayant choisi pour thème « la peau et sa symbolique possible ou impossible ».

1- Résultats à partir du groupe de parole
Pour l’ensemble du groupe, la peau c’est le lien, la marque du contact entre l’intérieur et l’extérieur. L’intellectualisation est une manière de faire prendre la distance au toucher de la peau à l’extérieur. Le toucher et la peau sont un lien de rencontre et de séparation et il y a tout un jeu de « toucher » entre l’individuel, le personnel et l’autre. Mais surtout la peau et le toucher sont un langage sexualisé entre l’intérieur et l’extérieur, entre le psychique et le somatique.



Deux fonctionnements vont être décrits par la suite : l’un recouvre un psychique dépourvu de potentialité imaginative, avec absence de souvenir des rêves, ou refoulement de la fonction de l’imaginaire ; l’autre, un psychique pourvu de potentialités imaginatives.

Ainsi, dans le premier cadre, pour D., un des participants, c’est une question de mode, la peau doit s’insérer dans cette mouvance socialisée, se conformer au goût des gens de son âge, ce qui est important pour avoir une apparente identité ; et un autre d’enchaîner sur la peau en tant que phénomène de socialisation : il y a les maladies de peau, “dit-il”, qui marquent la socialisation comme la varicelle, plus l’acné à l’adolescence. Il peut y avoir des accidents de peau, on touche à l’équilibre physiologique avec la peau au vieillissement, et même à la mort avec les maladies de peau mortelles (mélanome, lymphome), la peau y est un récepteur de la douleur physique.

En ce qui concerne la sexualité, les impressions des participants hommes et femmes qui fonctionnent dans ce cadre ont de faibles allusions, le ressenti manque, trouver dans la sexualité une détente et se servant en cela de la peau en tant que matériel de massage facilitant l’accès à cet état est décrit.

Le plaisir n’est pas verbalisé par ces personnes à la représentativité par l’imaginaire en difficulté car ils n’accèdent pas à ce ressenti corporel. La sexualité en devient un équilibre physiologique dont ils ont besoin parfois, même avec des relations sexuelles fréquentes car elles seules sont capables de réduire l’intensité tonique, parfois sans temps de peau intermédiaire. La sexualité qui renvoie véritablement à soi en tant qu’existence personnelle intériorisée n'existe pas.

Le refoulement de toute la fonction de l’imaginaire, avec absence de souvenir de rêve, permet de ne plus penser à toute situation de peau ou du toucher ainsi qu’à la sexualité qui pose problème. A l’opposé, la peau symbolisée par la représentation imaginaire est traduite dans le même groupe de parole en psychosomatique.

Plusieurs retours…

Pour S., la peau a différentes manières d’exister : elle voit, elle respire, elle est le lieu de la souffrance, elle fait pleurer. Quand on est face à un choc émotionnel, la peau réagit en premier, on a la sensation de le ressentir dans sa peau. Car la peau est le lieu de l’émotion : on peut rougir de honte, blanchir de peur, devenir vert de rage ou livide de peur.

Pour B., la peau est sensitive, sexuelle et relationnelle : on peut toucher et être touchée. C'est un lien d’échange affectif imaginatif. La temporalité est incluse dans cette manière d’échange ainsi que l’espace : la peau vieillit et elle est une trace extérieure de l’intérieur de soi.

Pour G., la peau sexualisée ramène à soi et à son image. On peut avoir une manifestation intérieure à partir de l’extérieur. Il y a du donné à voir à paraître du donné à apparaître.

Pour N., la peau est une identité unitaire, une enveloppe symbolique, on parle de sac de peau, de peau carapace, de peau « effractible » qui ne peut pas se défendre. Pour cette personne, se sentir intégral permet de se sentir bien. C’est la globalité du corps dans une limite qui permet de se sentir bien, cette globalité est réelle et imaginaire. Pour que cette sensation puisse être harmonieuse, un arrivage au concret harmonise l’imaginaire et donne cette notion de bien-être. C’est là que les relations sexuelles sont harmonieuses. Lorsque la personne ne trouve pas sa place dans le relationnel qui ne lui donne pas son unité, les relations sexuelles peuvent être perturbées. Précisément lorsqu’on ne ressent pas sa peau comme continue, c’est que la relation n’est pas continue et les relations sexuelles peuvent en être difficiles.

Pour V., la peau renvoie à la distance relationnelle ou pas. C’est là qu’apparaissent les difficultés sexuelles. Il explique que la peau fusionnelle lui pose problème. Le fait de pouvoir mettre la peau en image lui permet de prendre de la distance, de l’instinctuel. Il explique que le toucher crée cet espace relationnel. Et lorsque la distance est harmonieuse, la sexualité est bonne et la détente apparaît.

Pour Y., toute une sublimation de la peau dans sa création artistique est une manière de prendre de la distance face à ses difficultés personnelles sur le plan de la sexualité. D’ailleurs, pour lui la peau de l’autre et la sienne ont de mauvaises odeurs. Toute la culpabilité de quitter sa mère déprimée et suicidaire est au fait de cette difficulté. De toute façon, toutes les peaux qu’il a connues ont été pour lui repoussantes. Il n’a pas encore trouvé une peau qu’il peut accepter.

Pour A., cette difficulté a un sens face à une phase œdipienne. Dans ce cas, une difficulté dans l’acte sexuel traduit un malaise alors que le sujet n’a pas accès au lien avec la situation originaire. Le Peau à Peau qui prolonge la sexualité de l’enfance vient se mettre à la place de la sexualité. Ne pas grandir, rester dans le giron familial ou régresser par peur de l’inconnu ou de ce qui est connu et qui pose problème, est la source de cette difficulté.

Pour tous les participants, la peau est symbolisée très tôt par la sexualité : dès l’enfance, à travers les zones érogènes, la peau devient source de plaisir, ce qui se répercute dans la sexualité adulte. Ils mettent en évidence des moments de leur vie dès l'enfance qui perdurent ensuite, ou certains ne ressentent pas l’émotion de la peau : il s’agit ici d’un refoulement de la représentation car celle-ci pose problème en fonction de l’histoire du sujet.

2- A partir d’un groupe de relaxation psychosomatique relationnelle

F., 35 ans, fait partie d’un groupe de relaxation psychosomatique dans le secteur hospitalier autour du stress. Au cours du groupe, elle révèlera le lien entre sa maladie, un cancer du sein, et la problématique sexuelle liée à sa difficulté de toucher.

Dans les premières séances du groupe de relaxation, F. en reste au mouvement sans prise de parole dans la partie langage, mais elle porte une attention particulière sur l’écoute des autres. Lorsque le groupe aborde une recherche de prise de conscience corporelle autour du toucher, elle commence à s’exprimer. Elle relate que lors de son hospitalisation, elle n’a pas voulu voir un psychologue, ni un psychiatre, car elle se voyait mal discuter de son métier d’infirmière et de la difficulté autour du toucher. Elle pense que le biais de la relaxation peut lui ouvrir des portes, car elle est de plus en plus convaincue que sa maladie est psychosomatique. Elle préfère une relation en groupe plutôt qu’en individuel. Elle pense que le groupe ne crée pas une dépendance, que c’est une relation moins engageante qui lui fait moins peur.

De plus, l’avis des autres « membres » peut être un bon enseignement pour lui permettre de comprendre ce qui s’est joué en elle sur le toucher. « Je n'ai pas beaucoup d'imagination, dit-elle, mais j’ai tendance à créer d’autres difficultés très rationnelles pour masquer les vraies, c’est un moyen de m’en sortir, le groupe peut m’aider à faire la part du vrai, sans que je me trouve piégée. » (Pour lors, « piégée » renvoie à un fonctionnement autoritaire du psychothérapeute qu’elle pressent en relation individuelle. Plus tard, elle s’apercevra qu’il s’agit de la relation très conflictuelle face à sa supérieure hiérarchique.)

Lors d’une recherche du groupe autour de l’imaginaire, elle précise qu’actuellement, depuis qu’elle est confrontée à comprendre le stress du toucher, ce dernier lui pose problème. Auparavant pour s’en sortir, elle masquait ses difficultés, elle rationalisait le toucher dans le sens utilitaire professionnel technique, ce qui la détendait. Or cette manière d’utiliser le toucher ne marche plus, ce qui crée du stress. Poussée par le stress, elle est trop dans l’action, dans le mouvement, et règle ses problèmes en tension, ce qui la fatigue.

Actuellement, elle ne s’intéresse plus à l’imaginaire et elle est dans « une planète uniquement réaliste ». Le groupe remarque qu’elle aborde très peu de données personnelles. « Le groupe lui sert de point de repère », dit-elle.

A partir de ces paroles, un membre du groupe la pousse à s’exprimer sur sa vie « un peu difficile », dit-elle. « Comme d'autres ici, avec mes parents, avec mon père sans affection et surtout ma mère infidèle et autoritaire. J'ai retrouvé cela dans mon travail avec ma responsable. Peut-être que dans la famille il y avait un manque de relation. » Puis elle ajoute : « Tout a commencé au divorce de mes parents, ma mère a divorcé car elle était homosexuelle. J'ai commencé à avoir des difficultés pour toucher et au même moment j'ai commencé à travailler. » Puis elle banalise : « Le travail est tellement intense que la relation entre collègues est inexistante. On ne se serre même pas la main. En plus, je n'ai plus le temps de créer une relation avec les malades. Le travail est standardisé, adapté, c'est aussi mon choix. »

L’autorité de sa supérieure qui ressemble à sa mère crée une tension sur toute l’équipe. De plus, elle fait des propositions de sexualité homosexuelle à Mme F. A partir de là, une tension inextricable l’envahit dans un rapport au travail, en déception, c’est là que se durcit sa difficulté de toucher. « Avec cela, dit-elle, je suis coincée. » Nous pouvons considérer le terme « coincée » en tant que traduction d’une impasse personnelle et professionnelle, c’est là que la maladie apparaît. Maintenant, F. en fait le lien. « Aussi, dit-elle, à cause de l’homosexualité, j’ai eu une vie un peu négligée, déjà avec mes parents, puis à cause du travail. J’ai toujours eu peur de la sexualité, le toucher est la traduction de l’affection de la sexualité, alors en ne pensant qu’au travail, on ne se pose plus la question. Peut-être y a-t-il un problème de toucher affectueux ? Maintenant, je me rappelle : vers 8 ans, il y a eu avec ma mère des touchers affectueux sexualisés, enfin c’est comme au travail, il y a eu un problème de sexualité homosexuelle. » Ici F. est moins sur la défensive, et se détend. Elle parle de tristesse au travail et à la maison, à cause des attouchements de sa mère et d’une relation homosexuelle avec sa supérieure hiérarchique.

Un mois plus tard, elle s’exprime sur sa maladie, le masque défensif est tombé. Elle est plus rassurée sur la qualité relationnelle du groupe qu’elle trouve chaleureuse. Elle y retrouve une détente. Elle s’exprime sur son impasse : « Les attouchements homosexuels de ma mère et l’acte sexuel de ma supérieure hiérarchique dans une relation sexuelle homosexuelle qui recouvre celle de ma mère m’a remise dans le passé et je me suis bloquée sur le toucher. Ne plus être dans le toucher permet de se défendre passivement face à la sexualité. Avec mon métier, la situation s’est enlisée. C’est là que ma maladie apparaît. »

 


Sexualites Humaines 12

 

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