Perversion narcissique: théories et critiques.

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Philippe Vergnes l’affirme, « la perversion narcissique est une théorie qui reste difficile à appréhender même pour les psys qui ont contribué à la faire connaître ». Cette théorie psychanalytique des conflits, dite « interactive » suscite de nombreuses divergences d’opinion.

Il faut d’abord bien comprendre le concept de réification tel que l’a présenté Edgard Morin. Tout être humain éprouve le besoin de réification en tant qu’expérience du réel transposable en idées ou concepts et la nécessité vitale de quête de sens.  Autrement dit, l’acte de réification (réifier signifie « transformer en chose ») consiste à rendre compte et tirer des enseignements de faits réels par l’observation des actes et des comportements d’autrui. 

Concept à différencier de celui qui est au cœur de la perversion narcissique, lequel s’entend comme l’état dans lequel se trouve toute personne qui subit une relation d’emprise.

Le pervers narcissique n’est que « la réification du concept de perversion narcissique attaché à l’idée de « mouvement ou de processus ». Il en matérialise la manifestation sous forme « réifiée » qui nécessite une certaine démythification.

Présente dans les écrits de Paul-Claude Racamier dès 1978, l’idée de perversion narcissique a été popularisée sous la forme réifiée du pervers narcissique par Alberto Eiguer (Le pervers narcissique et son complice) et Marie-France Hirigoyen (Harcèlement moral, la violence perverse au quotidien). Celle-ci y présente le pervers narcissique comme étant « la figure paradigmatique du harceleur » Ce qui lie de fait le concept de « harcèlement moral » à celui de « pervers narcissique ». Cette théorie a été dès lors délibérément orientée vers l’aide aux victimes de toute forme de harcèlement. Et voit dans le pervers narcissique une personne incurable. A la différence de la thèse d’Alberto Eiguer qui place la victime dans une position de complice masochiste du pervers narcissique. Celui-ci est la «plus grande victime de son agissement », « prisonnier d’une compulsion de répétions le conduisant à reproduire inlassablement les mêmes scénarios destructeurs ».

Ces théories comportent des avantages et des inconvénients. Les exposer permet dès lors de dépasser le clivage traditionnel portant sur l’association des termes « pervers » et « narcissique ».

 

La thèse de Marie-France Hirigoyen qui prend le parti-pris de la victime, a pour objectif de lutter contre les inégalités et la banalisation du mal dans notre société. Elle tend en revanche à réduire l’acte pervers à un « comportement bestial, brutal ou instinctif ». C’est en réalité « un acte humain d’une richesse et d’une complexité diabolique, et d’une logique à toute épreuve ».

La théorie d’Alberto Eiguer qui prend le parti-pris plus ou moins affiché du pervers narcissique présente l’intérêt d’une prise en charge de la souffrance du pervers afin de lui permettre de «sortir de son schéma de fonctionnement toxique ». A condition que cela ne se fasse pas au détriment de ses victimes, condition qui n’est pas envisagée par cette approche.

Face au succès de ces deux thèses, d’autres analyses ont vu le jour. 

Pour certains, s’appuyant sur la théorie d’Alberto Eiguer, la perversion narcissique est une pathologie du lien où les deux protagonistes d’une telle relation sont coresponsables de son devenir.  Mais cette approche est à proscrire dans la mesure où elle nie l’existence de personnalités perverses.

D’autres, (des psychologues) envisagent la perversion narcissique comme une pathologie de l’individu, ou bien comme une pathologie de la relation, ou encore comme une pathologie sociale, ou enfin comme une pathologie de l’identité.

Il existe une catégorie de contradicteurs qui sont les plus virulents au concept de pervers narcissique. Mais cette approche émet de vives critiques à l’égard de la perversion narcissique alors qu’elle ignore tout de cette théorie. 

Pour autant, malgré la virulence et les excès de certains propos à l’encontre des victimes de pervers narcissiques et comme le suggère Edgar MORIN, « la démythification est nécessaire » à la condition expresse qu’elle puisse « se réfléchir elle-même et découvrir ce problème énorme : le mythe fait partie de la réalité humaine et politique ».

Axel Honneth présente la réification en tant qu’oubli de la reconnaissance. La reconnaissance est pourtant la phase préalable indispensable qui permet à une victime de traumatisme de pouvoir se reconstruire.  De plus, « ce qu’il y a de juste ou de bon dans une société se mesure à sa capacité à assurer les conditions de la reconnaissance réciproque qui permettent à la formation de l’identité personnelle – et donc à la réalisation de soi de l’individu – de s’accomplir de façon satisfaisante » Or notre société ne réunit pas les conditions nécessaires permettant aux victimes d’agression perverse d’être résilientes (c’est-à-dire de prendre acte de l'événement traumatique pour ne plus vivre dans la dépression et se reconstruire), et aggrave même les traumatismes.  Un constat que fait également Edgar Morin qui qualifie la période dans laquelle nous vivons « d’âge de la barbarie communicationnelle ». Il existe dès lors une malédiction qui pèse sur les victimes de pervers narcissiques et qui les « enferme dans le malheur ».